Galerie de la 
Bibliothèque
Nationale 
de Tunisie

Dix ans d'activité, 2011 - 2021.

 

Galerie de la Bibliothèque Nationale de Tunisie, 
lecture dans l’histoire d’un lieu

Texte paru dans PIC, la gazette culturelle de l’ISBAS, n°1, Mai 2018. 

Spécificités


La Galerie de la Bibliothèque Nationale de Tunisie se trouve parmi les quelques espaces étatiques dédiés à l’art qui ont réussi, en quelques années, à se faire une réputation pour le moins louable. Ouverte depuis 2010, sous la direction de Mme Olfa Youssef, cette galerie a accusé à ses débuts l’image d’une activité artistique tunisienne dont l’effervescence porte l’ambition d’une société en voie de révolution. Elle a continué par la suite, toujours avec le soutien des directeurs de l’institution, Mr Kamel Gaha et Mme Raja Ben Slama, à se forger sa constance à travers les différents évènements voués aux arts plastiques, danse
et performances.
Tel que nous l’affirme la commissaire des expositions à la galerie Mme Nouhed Jemaiel, qui s’est engagée depuis l’ouverture de l’espace jusqu’aujourd’hui, à en construire une référence en termes de soutien et de promotion pour les artistes, l’objectif de transmettre et de faire vivre les arts visuels en Tunisie à l’originelle initiative de l’Etat, en dehors de ses sentiers battus, n’est pas chose facile.
Penser l’évènement, dans sa thématique, sa logistique et sa communication reste, en effet, tributaire d’une grande persistance face à ce qui pourrait freiner l’avancement véritable d’un tel projet de diffusion artistique, comme par exemple le manque de ressources aussi bien financières qu’humaines consacrées à ce genre d’investissements étatiques. Le parcours de la galerie de la Bibliothèque Nationale, en sept années d’activité et du haut d’une trentaine d’expositions d’arts plastiques, et autres évènements corrélés à des conférences et à des débats, est la preuve palpable que l’intérêt communautaire pour la culture artistique se contente parfois d’une volonté persévérante pour se livrer à l’évidence.
Il est à relever, en raison d’aborder la spécificité de cet établissement étatique, que son emplacement, sur l’avenue de 9 Avril, en est amplement l’origine.
Attenant au fief des tribunaux et des hôpitaux et à un bon nombre d’universités, la galerie se trouve déjà en opposition avec l’atmosphère urbaine habituelle, en matière d’expositions d’art, à savoir la banlieue nord de Tunis. C’est ce qui a rendu réticents, certains artistes, par rapport à l’espace, surtout au tout début de son activité.
L’emplacement de la galerie, n’a pas eu d’effet que sur les artistes, mais aussi sur le public. Ce dernier, contrairement à l’élitisme familier des grandes galeries, est aussi diversifié qu’un voisinage estudiantin ne puisse le provoquer.
La galerie de la Bibliothèque Nationale se démarque en outre, des autres centres culturels et espaces d’art du centre-ville, par ses exigences en termes d’artistes exposants lesquels sont souvent représentés par des galeries privées de renommée, sinon des novices ayant des pratiques pensées. C’est à ce niveau, d’ailleurs, qu’un défi de taille s’impose à l’espace, à savoir garder un niveau qualitatif assez élevé, en fidélisant un certain nombre d’artistes au cachet avéré malgré le désavantage de n’espérer la vente qu’au passage d’une commission œuvrant pour le fond de l’Etat.

Les expositions collectives et l’itération

2011 Extraits est la première exposition tenue à la galerie de la Bibliothèque Nationale affranchissant le lieu de l’exhaustivité de sa vocation principale : la recherche scientifique et universitaire. L’implantation d’un espace pour l’art, dans la bibliothèque, semble tirer ses raisons de l’intérêt que puisse procurer l’échange avec un public non moins proche de l’art que du livre, celui des lecteurs. Réunissant l’œuvre d’une douzaine d’artistes plasticiens, cette première expérience annoncerait, avec le recul des années d’activité, le penchant de
l’espace aux expositions collectives.
Au compte de la galerie de la Bibliothèque Nationale des expositions itératives, à savoir : Art et enfance (deux éditions 2016 et 2017), Corps et graphie (trois éditions de 2015 à 2017) et A dire d’elles (six éditions de 2012 à 2018). Le recours à l’itération s’avère être une résolution pratique afin d’établir une spécificité pour l’espace à travers une sorte d’ancrage thématique faisant office d’un refrain, d’une permanence. N’ayant pas l’étiquette d’exposer d’une manière exclusive un ensemble d’artistes précis, la galerie de la Bibliothèque
Nationale possède en revanche la particularité de faire itérer certains thèmes devenus, de mémoire, identificateurs de l’espace.
Après un démarrage avec trois expositions, dont une personnelle de l’artiste Oussama Troudi, la galerie de la Bibliothèque Nationale s’est tenue proche d’un contexte sociopolitique en agitation. 2011 Extraits, Asymptotes et Des artistes et des urnes, portent, en effet, les marques d’une imprégnation circonstancielle, tant au niveau du sujet traité qu’au niveau de la manière de faire en termes de diffusion artistique. Le choix d’exposer des groupes d’artistes, s’inscrit dans une optique participative postrévolutionnaire. Si l’exposition Des artistes et des urnes, à l’initiative de la commissaire des expositions, a été organisée avec la fondamentale préoccupation de faire de cet espace public un élément déterminant d’une scène culturelle à l’image d’une démocratie en construction, lors d’Asymptotes, l’objectif était plus de donner chance à une démarche artistique spontanée, même si l’œuvre ainsi exposée, semble avoir une portée politique presque évidente.
Organiser des expositions collectives à thème, est devenu la particularité de la galerie qui rapporte la légitimité de ce choix aux exigences et aux aspirations de son public. Cet espace d’expression artistique, contrairement aux galeries d’art privées, a le soin de mettre en avant les possibilités de correspondance entre la pratique artistique en Tunisie et la vulgarisation de sa diffusion, tout en maintenant proche cette diffusion d’une tendance de politisation propre au contexte culturel dont elle fait partie.
En 2012 s’est tenue la première édition d’une série d’expositions collectives sous le thème de la femme. Le vernissage d’A dire d’elles 1 programmé le lendemain de la journée mondiale de la femme, a soumis au public de la Bibliothèque Nationale, l’œuvre de 18 artistes tunisiens et étrangers dont 14 femmes. L’appel à participation a été lancé aux artistes dans le but d’animer une manifestation artistique à l’honneur du féminin, non du
féminisme.
Le thème dans les expositions collectives, ou même individuelles, est parfois étouffant pour la création surtout lorsque l’artiste plasticien possède déjà une démarche établie en matière de pratique et de conceptualisation. La thématisation gagnerait donc à concerner plus l’exposition de l’art que sa pratique. C’est-à-dire, qu’il est, probablement, plus raisonnable de ramener le travail d’un artiste à une exposition à thème que de le faire travailler autour d’un sujet prédéfini. C’est d’ailleurs le cas, de la galerie de la Bibliothèque Nationale, qui collecte parmi les œuvres potentiellement disponibles, celles qui rentreraient dans un thème précis. Ceci-dit, il est propre à la responsable de la galerie de stimuler souvent l’inspiration parfois atrophiée, de certains artistes (surtout les débutants), par la
proposition d’un mobile de création. Dans le cas d’A dire d’elles et celui d’Art et enfance, se sont respectivement la journée mondiale de la femme et celle de l’enfance qui constituent les thèmes itératifs d’exposition.
A dire d’elles compte 5 éditions, la sixième se tient le 8 Mars 2018. Nous pouvons distinguer, au fil des éditions, une participation presque permanente de quelques artistes, devenus, par la force des choses, les fidèles. Ce rendez-vous, qu’est cette exposition, donne à l’espace, en plus de sa vocation de faire découvrir les novices, celle de suivre l’évolution des habitués, en dépit des parcours divergents et des démarches singulières, dans une harmonisation post création.
La journée mondiale de la femme, est donc plus une date de rencontre artistique, qu’une thématique scellée d’expression plastique. Nous aspirons moins, lors de cet événement itératif, à découvrir ce que l’idée de la femme suggère aux artistes, que ce que ces derniers ont la liberté d’exposer spontanément, à cette occasion. Cela en devient pratiquement un prétexte pour l’échange, la promotion et la démocratisation de l’art en Tunisie, avec tout l’enrichissement que puisse procurer un établissement dédié originellement à la recherche. Tables rondes, conférences, présentations d’ouvrages et projections, constituent des
événements limitrophes aux expositions d’arts plastiques, permettant la mise en avant de la connectivité interdisciplinaire, notamment entre philosophie, art, littérature et sociologie.
Si la galerie de la Bibliothèque Nationale s’engage à participer d’une manière effective à la définition d’une scène culturelle à l’image de son contexte spatiotemporel, son intérêt pour les journées mondiales semble émaner de la résolution de se frayer un chemin balisé à l’universel. Parce qu’un lieu d’exposition artistique est voué naturellement à l’ouverture et que l’ouverture stimule la rencontre, cette dernière ne se conçoit sans dialogue lequel gagnerait autant à être spécifique qu’à faire preuve d’adaptation universelle.
Le rôle que puisse se donner une galerie d’art, publique soit-elle ou privée, n’est pas forcément ce que se donnerait l’artiste. C’est peut-être la raison pour laquelle il devient tout à fait concevable, pour une galerie, de se tenir à un engagement vis-à-vis de la société, de la culture et parfois de la politique ; ce qui ne conviendrait souvent pas à l’essentielle liberté d’expression artistique dans sa pratique.
Pour ce qui est de la Galerie de la Bibliothèque Nationale, nous discernons, effectivement, l’intention de collaborer avec les artistes tunisiens cautionnant une représentativité étatique, indépendamment des exigences posées par un marché de l’art. Comme il est su par tous, même si les expositions programmées par cet espace sont pour la plupart des expos-ventes, il n’existe pas vraiment un carnet d’adresses spécifique à l’établissement réunissant les acheteurs potentiels, comme c’est le cas avec les galeries privées. Par ailleurs, l’éventuel acquisiteur ici, c’est l’Etat. Ceci renforce, entre autres raisons, l’engagement de l’espace à assumer sa symbolique, pour sa représentativité, recourant au dessein de donner, à l’occasion et avec le plus de régularité possible, la parole à l’art.

Les expositions personnelles et la réticence

La disposition de la galerie de la Bibliothèque Nationale aux expositions personnelles n’est pas chose remarquable. Un entretien avec la commissaire des expositions nous révèle les raisons qui se trouvent derrière cette réticence, laquelle s’avère être de l’ordre de l’adaptation à des conditions essentiellement pécuniaires non favorables à ce genre de programmations.
Lors d’une exposition personnelle, souvent l’artiste recourt à de l’aide financière à la production qui soit à la charge de l’espace exposant, autrement dit de la galerie, car l’autofinancement n’est pas toujours possible en raison du coût que le projet peut atteindre depuis la fourniture, jusqu’au transport en passant parfois par l’encadrement ou autres sous-traitances. Dans le cas de la Galerie de la Bibliothèque Nationale, l’établissement est officiellement redevable de mettre à la disposition des artistes un espace intérieur aménagé de manière à pouvoir exposer des œuvres d’art. Il n’est donc pas habilité à produire de l’art. Si, par ailleurs, un artiste souhaite y exposer, individuellement, son travail, il doit non seulement se prendre en charge au niveau de la production, mais savoir aussi que l’unique acheteur potentiel est l’Etat via une commission dont le passage n’est pas régulier ni garanti.
Ce n’est donc pas vraiment une résolution émanant d’une stratégie propre à la galerie, de privilégier les expositions collectives. Il s’agit, en effet, d’une particularité de l’espace qui s’est presque imposée par la quasi absence des ressources matérielles.
La galerie de la Bibliothèque Nationale reste, en revanche, ouverte à exposer, d’une manière individuelle, les artistes en résidence au Centre des Arts Vivants de Rades, en raison d’une convention officieuse avec l’établissement, dont les résidents ont souvent du mal à se faire entendre par les galeries privées de la banlieue nord de Tunis.
Il s’agit d’artistes ayant développé des démarches pratiques précises lors d’un encadrement méthodologique assez pétri qu’un atelier de spécialité à l’institut des beaux-arts ne sait fournir. L’exigence de la galerie se fait, à ce niveau, voir, à travers les travaux exposés.
Nous reposons le doigt sur la mission promotionnelle que se donne la galerie de la Bibliothèque Nationale qui œuvre plus pour offrir de la visibilité aux novices que pour s’approprier une liste d’artistes dont elle serait le représentant officiel.
L’espace ne manque pas de caractère pour autant, et arrive à se positionner comme un tremplin pour ceux qui possèdent des ambitions de carrière. Car malgré son éloignement aussi bien géographique qu’idéologique de l’environnement habituel de l’élite artistique en Tunisie, cette galerie suscite de plus en plus l’intérêt des grands galeristes qui prennent désormais l’habitude d’y chercher du sang neuf.

A dire d’elles 6, Mars 2018

Pour la sixième édition d’A dire d’elles, la commissaire des expositions à la galerie de la Bibliothèque Nationale, Nouhed Jemaïel, a fait appel à un ensemble d’artistes parmi lesquels je citerai Omar Bsais, qui participe avec un diptyque de photographies nommé «Flou». Salamallah Thabet propose la série «koll nhar w 9assmou» aux techniques mixtes. Slimen Elkamel accroche ses «Pains et mouches». Abdesselem Elfelah expose son «trèfle» à l’acrylique.
Sur les cimaises de la galerie, à cette occasion, sont accrochées également l’œuvre de l’artiste Imed Jemaïel « Elle et lui » et l’expérience de Rim Saad. Nous découvrons, par ailleurs, les prometteuses gravures de l’artiste Rahma Neili, les Phonographies d’Emna Ghezaiel et les dessins à quatre mains d’Oussama Troudi et l’enfant Lyne Troudi.
Cette exposition, est en effet, comme une sonde lancée dans la scène artistique tunisienne actuelle, révélant profondeur et diversité. Plusieurs démarches sont réunies sous forme de produits d’art dans une harmonisation intentionnelle et attentionnée, à l’honneur de la pluralité, du partage et de la tolérance.
La femme, dans cette exposition, est déduite, conduite, exprimée, reconnue et insinuée, avec une subtilité telle que nous oublions, par moments, qu’elle en est le mobile. Car un hommage à la femme n’est légitime, maintenant que nous sommes avisés, qu’à travers l’hommage à toute la communauté humaine, indépendamment de la question du genre.
Ce rassemblement artistique est donc à l’image d’une conscience commune que le féminisme n’est pas indispensable à la féminité, et que l’expression artistique a atteint une telle liberté et une telle maturité que le projet d’en faire la lecture gagnerait à en suivre les marques.
La diversité est chose propre aux expositions de groupe. La particularité de cette édition est que la diversité se trouve, aussi souvent, au niveau des techniques empruntées par un seul et même artiste. Les collages, aquarelles et empreintes de l’artiste Emna Ghezaiel en sont l’exemple, de même pour le travail de Salamallah Thabet et pour celui de Rim Saad. Il nous parvient plus de ses œuvres leur poïétique que leurs formes finales. Le caractère expérimental de ces travaux artistiques et leur portée expérientielle, s’accordent parfaitement avec la pluralité pour laquelle œuvre l’événement lui-même.

Asma Ghiloufi
Mars 2018